Marguerite Muir achète des chaussures. Tant de formes, tant de couleurs. Son choix s’arrête sur une paire. En sortant du magasin, elle se fait voler son sac, rend ses chaussures, reviendra peut-être les acheter. Edouard Baer, en voix off, introduit ce récit sans queue ni tête. Georges Palet trouve le portefeuille, et s’intéresse à cette femme à l’air si triste sur carte d’identité, si joueuse sur sa carte de licence de vol. Les Herbes folles suit ces deux personnes qui se cherchent et se fuient, mues seulement par leurs impulsions incontrôlées. Le spectateur lâche, ou se laisse porte par l’irrationalité vitale qui irrigue ces Herbes folles. Le film saute, danse d’une scène à l’autre, joue de la rupture, de la contradiction. De Georges (André Dussolier), de Mademoiselle Muir (Sabine Azéma), et des autres (Mathieu Amalric en flic cocasse, Emmanuelle Devos), on ne sait, au fond, rien : à chaque scène, Resnais donne des pistes pour de nouveaux virages du scénario et construit le film avec l’imagination du spectateur. Le cinéaste jongle avec les registres, et à tout instant ce film en roue libre pourrait basculer dans le policier, l’horreur, le mélodrame, le comique de troisième degré. La caméra se déplace avec une liberté jouissive, et la photographie (Eric Gautier, remarquable, de nouveau) inscrit dans les couleurs du film le principe de contradiction, l’irrationalité, la liberté qui irrigue les Herbes folles. Que dire de plus, sinon que les acteurs portent le film avec la vitalité de ces herbes folles, qui, au tout premier plan, viennent rompre l’uniforme et dure écorce terrestre?